Le rêve d'Aménophis. (août 1988)



Livre I
  1. Pharaon, dans son palais, régnait sur les hommes d'Égypte et sur leurs esprits. Aménophis, ainsi l'appelait-on, était le descendant d'une grande lignée de rois qui avaient agrandi leur puissance et celle du pays en assemblant les deux Égyptes, cent cinquante ans plus tôt. Et Pharaon était heureux; il était l'homme le plus puissant et il regardait le ciel, certain d'y trouver un jour sa place parmi les Dieux.

  2. Mais la route est longue et difficile jusqu'au royaume d'Amon. Et Pharaon n'avait guère la patience d'attendre son heure; il eût voulu modeler son destin, poser sa marque sur l'Égypte, et même refaire l'univers éternel et immuable. La Reine, la belle Néfertiti, reconnut ses projets et lui parla en ces termes : « Ô mon Roi, tu es Dieu et fils de Dieu, ta volonté est la Volonté Suprême; tu es le gouverneur du monde, tu peux choisir sa forme ». Alors Pharaon dit : « Tu as raison. Une nouvelle Égypte naîtra, avec une autre capitale. »

  3. Alors le Roi convoqua les architectes afin qu'ils lui dessinent les plans d'une ville pour être sa nouvelle capitale. Et pour établir son pouvoir le plus haut possible, il décida d'abattre l'ancienne religion et c'en créer une nouvelle dont il serait le grand prêtre et qui n'aurait qu'un seul Dieu : Aton. Et lui-même se rebaptisa : Akhénaton, "la grâce d'Aton".

  4. Mais un soir que Pharaon veillait en regardant le ciel, pensant à toute sa gloire, la lune trembla, vacilla, bougea enfin. Le Roi, pétrifié, se tînt coi. Et la lune parla ainsi à Pharaon : « Tu te prends pour Amon, mais tu es fils des hommes. Repens-toi, misérable, car tu n'échapperas pas au jugement d'Osiris! En quoi ta vie diffère-t-elle de celle des esclaves qui balaient les dalles du temple? Tu es l'esclave de ta fonction, de ton peuple qui attend que tu le guides. Tu es fort parce que les autres t'abandonnent leurs forces, tel est leur choix. Mais tu ne réponds pas à leurs attentes, et un jour viendra où, tu t'exclameras : "Ma puissance fût!" ; de fait elle n'est qu'aux autres. »

  5. Pharaon, bouleversé, se leva alors et s'enfuit à travers les salles endormies pour se cacher au loin, dans l'obscurité des remises. Mais songeant à la surprise des esclaves qui au matin, iraient chercher la farine pour faire le pain, il finit par vaincre son angoisse et il s'en fut se recoucher. Mais il ne regarda plus la lune; il se tourna vers le mur. Il se sentait en colère contre cette maudite lune qui lui causait tant de peur, mais il n'osait bouger et attendait le jour pour lancer ses imprécations. Il ne se doutait pas que quelqu'un connaissait ses pensées.

  6. Et de fait, Horus apparut dans la chambre sous la forme d'un faucon; puis il grandit soudain, et s'approchant du Roi, il lui toucha l'épaule. Pharaon sursauta, et se tournant, crut cette fois s'évanouir de frayeur en reconnaissant le dieu. Croyant d'abord à une illusion ou une farce, il toucha le visage qui lui faisait face; et il sentit les plumes du faucon, et il vit les grandes paupières battre. Puis soudain, venant de la gauche, une voix forte résonna : « Aménophis! mon fils m'a dit ce que tu pensais de nous et de son oeil [1]; car il est celui qui voit. Mais je suis celui qui juge, et tu vas être puni. » Pharaon était si complètement anéanti qu'en se tournant il ne fut même pas surpris de voir le dieu Osiris, derrière lequel s'avançaient Amon et Anubis. D'ailleurs le palais avait maintenant disparu; l'homme et les dieux se trouvaient sur une grande plaine bleutée et arrondi, le ventre de la vache [2].

  7. Amon s'approcha d'Horus et Osiris, puis tous trois lancèrent à Anubis : « Fais ton oeuvre : tu es le chacal ». Mais Isis apparut soudain, et ses mains tenaient un arc bandé et des flèches. Elle tira sept fois, et les flèches s'enfoncèrent en cercle autour de Pharaon. Anubis s'approcha pour prendre celui-ci, mais il ne pouvait franchir le cercle. Alors Isis parla ainsi : « Osiris, mon ami, et toi Horus, mon fils, ne vous laissez pas trop vite aller sur les traces du Roi. Râ, tu es un digne vieillard, mais laisse plutôt faire le destin! ».

    Alors elle s'approcha de Pharaon, lui mit l'arc et une flèche blanche dans les mains et lui dit : « Ainsi, toi seul causera ta perte. » Alors Pharaon banda son arc et lança la flèche vers le ciel.

  8. Osiris dit alors : « Tu es maintenant seul responsable de ce qui arrivera : tu es, comme tu le souhaitais, un dieu ». Râ continua : « tu comprendras combien la tâche est lourde ». Et Anubis reprît : « surtout pour un mortel... » Horus, enfin, acheva : « Nous te souhaitons néanmoins de comprendre. Va en paix ».

  9. Et Pharaon se vit alors à nouveau assis sur sa couche, dans son palais de Thèbes. Il regarda sa main : elle portait l'empreinte des cordelettes que laisse la poignée d'un arc; l'autre main avait un trait rouge sur les doigts. Alors Pharaon s'endormit soudain d'un sommeil étrange. Et en se réveillant, il avait perdu le goût de la puissance et la joie de l'exercer qui le menaient jusqu'alors. Et bien que rien de demeurât plus de son étrange nuit, le Roi ne savait que faire; Néfertiti, la Reine, s'inquiétait : « Que fais-tu donc de tes projets? Ta capitale, Amara, se construit : il sera bientôt temps d'y demeurer ».

  10. Mais Pharaon vaquait toujours, morose. Il savait qu'autour de lui se pressaient des serviteurs, des danseuses, des scribes et des esclaves, mais pourtant il avait l'impression d'être seul au plus profond du désert et de voir le monde s'agiter au loin, là-bas, vers l'horizon. La flèche d'Isis n'était toujours pas retombée.

  11. Voilà pourquoi Pharaon s'inquiétait et perdait le sommeil; bien que ne sachant pas comment cela devait se manifester, il sentait que la flèche mettrait un temps immense à tomber et il n'osait confier son appréhension à personne, pas même à la Reine qui maintenant le suivait partout. Et Pharaon attendait toujours.



Livre II
  1. Depuis de longs jours, Pharaon avait rejoint la nouvelle cité d'Amara. Il avait oublié ses peurs nocturnes et s'employait maintenant à la construction d'un nouveau monument dans l'ancienne Thèbes. Ayant travaillé longuement avec les architectes, Pharaon traversait la cour du Palais pour aller prendre quelque repos et une collation dans ses appartements, lorsqu'une flèche blanche tomba des cieux et se planta dans le sol, entre ses pieds. Pharaon regarda la flèche avec étonnement, puis il vit : traversant son épaule et ressortant par la cuisse, la flèche avait emporté son coeur; le monde vacilla, le temple de son esprit s'écroula, et Aton, par derrière, cria : « J'ai perdu, on m'oubliera longtemps ; mais un jour, je serai seul à nouveau : pourtant l'Égypte ne me recevra plus ». Ce disant il n'y eut plus que fumée, et Pharaon ne vit que l'obscurité.

  2. Pharaon ouvrit les yeux; une servante se penchait sur lui, dans l'agitation bourdonnante d'une chambre pleine de monde. Soudain un murmure courut dans la foule des serviteurs : « La Reine! » Des esclaves s'écartèrent, et Néfertiti s'approcha du Roi : « Tu t'es endormi, aimé, en plein milieu de la grande Cour. Que s'est-il donc passé? » Pharaon ne dit rien, baissant simplement les yeux. Alors la Reine lança : « Partez, tous! Que je reste seule avec mon Roi! » Et le foule bruissante s'échappa entre les colonnes de bois.

  3. Lorsqu'ils furent seuls, la Reine dit : « Je t'ai soutenu, aimé, pourtant tu étais seul; je t'ai suivi et tu avais deux ombres. Le peuple aujourd'hui t'a refusé sa force, l'esclave a eu raison du maître, l'Égypte a eu raison de son Roi. Les prêtres d'Amon mènent la révolte... Crois-tu à la défaite? » Pharaon répliqua seulement : « Tu as raison, ma Reine, que suis-je désormais? Akhénaton est mort, Toutankhaton sera rebaptisé; seule tu restes, tu es le temps qui toujours demeure ». Il se leva alors et laissa la Reine seule s'interroger sur le sens de cette sombre réponse.

  4. Pharaon s'était assis sur son trône et, les yeux fermés, écoutait l'intendant lui faire part des nouvelles que la Reine lui avait apprises : à savoir qu'au moment où il traversait la cour du palais, le peuple révolté renversait le temple d'Aton encore inachevé, à Thèbes, sous la conduite des anciens prêtres d'Amon. Et Pharaon se sentait écrasé comme la fourmi sous le talon; il voulait user de sa force et elle lui échappait, se tournant contre lui. La tour sur laquelle il était monté s'effondrait sur son corps chétif.

  5. La peur s'empara alors de Pharaon, sa vue se troubla, ses yeux s'emplirent de larmes, et il cria : « Mais que suis-je donc? » Les scribes cachèrent leurs visages dans leurs mains, et le grand intendant, tombant la face contre terre, sanglota : « Vous êtes Pharaon, le Roi de haute et basse Égypte, enfant des Dieux! » Pharaon sauta à bas des marches de pierre et s'enfuit dans le désert.

  6. Pharaon marchait depuis longtemps maintenant; ses pieds étaient meurtris par les cailloux de la piste, et la double couronne, qu'il avait jeté, ne le protégeait plus de l'ardeur du soleil. Soudain, Pharaon cligna des yeux : le paysage avait brusquement changé; il ne se trouvait plus en plein coeur du désert mais au pied d'une haute montagne, couverte d'une herbe verdoyante émaillée de nombreuses fleurs. Il se demandait alors ce que cela pouvait signifier, lorsqu'une lourde roche s'écarta du flanc du mont, laissant apparaître l'ouverture d'un couloir.

  7. Pharaon, intrigué, s'avança. À peine s'était-il approché que se sentant soulevé du sol, il fut emporté à grande allure, emmené out au long du couloir; il s'arrêta bientôt dans une vaste salle où, face à lui, s'ouvraient deux portes, à gauche et à droite. Et au centre se tenait Osiris; à droite du grand Juge se trouvait Horus et de l'autre côté, attendait Anubis. Soudain, Osiris lança : « Akhénaton est en jugement. Qu'en dit Aménophis? ». Pharaon tomba à genoux, et posant le front sur le pied du dieu, il dit : « J'ai été présomptueux. Je me croyais plus fort que le monde assemblé, j'ai présumé de moi et négligé le reste. Que je sois châtié comme je le mérite. ». Et comme il parlait, l'âme d'Akhénaton s'échappait par sa bouche; elle prit la main que lui tendait Anubis, et celui-ci l'entraîna vers la porte de l'enfer. Puis Osiris parla : « Tu étais double, mais aujourd'hui tu as compris; tu es Aménophis. Retourne sur terre pour accomplir ton destin. » Alors Pharaon sortit à reculons, puis s'enfuit en courant jusqu'à la porte de granit.

  8. À peine en avait-il franchi le seuil qu'il ne vit plus que le désert étendu sous ses yeux; il se retourna, et la montagne avait disparu. Il partit donc sur le chemin du retour, oubliant déjà qu'il avait été "la grâce d'Aton".

Épilogue.

  • Pharaon se dressa brusquement sur son séant, rejetant ses couvertures. « Quel étrange rêve! » pensa-t-il. Mais son regard rencontra la lune, et il frissonna. N'avait-elle pas un visage? « Stupidité que cela » pensa-t-il. Il se recoucha donc et s'endormit lourdement. « Demain j'oublierai » fut sa dernière pensée.

    « Qu'est ce donc que Pharaon? »



  • [1] la lune était pour les Égyptiens l'oeil d'Horus.

    [2] le ciel, le ventre d'Ator, la déesse-vache.